La balle est un peu courte, elle rebondit devant, à trois mètres. Je m’élance pour
l’attraper. Au même moment, j’entends un claquement sec derrière moi qui me fait me retourner machinalement, mais une violente douleur interrompt mon geste, foudroyante, dans la cheville, puis
dans toute la jambe.
Je lâche ma raquette, m’effondre sur le court de tennis et hurle pour extérioriser la douleur, à la manière de ces joueurs de
football fauchés par un mauvais tacle. Je regretterai plus tard mon manque de retenue, pensant à ma fille interloquée, impuissante et sans doute paniquée par les cris de son père allongé par
terre.
Je comprends aussitôt ce qui m’arrive en ce samedi 8 mars, 19 heures
45. Rupture du tendon d’Achille, à coup sûr ! Ce ne peut être que ça ! Je me rappelle le récit d’amis qui en ont été victimes. Quelle
tuile ! Je connais la gravité de cette blessure. C’était bien le moment, à la veille du premier tour des élections municipales, à huit jours du dénouement final !
Attirés par mes cris, deux jeunes joueurs déboulent sur notre court. Ils m’aident à me redresser, me ramènent sur le banc en métal
blanc au bord du terrain. Je m’y allonge en proie à un malaise qui se dissipe rapidement laissant place à une évidence : je vais être handicapé toute la semaine et les élections municipales,
c’est fichu !
Par expérience, je ne le sais que trop, c’est précisément entre les deux tours que la campagne est la plus intense et la plus
déterminante. Il faut, dès le lundi, communiquer sur les résultats du premier tour, préparer les nouvelles professions de foi, décider des actions pour la semaine, ajuster l’organisation des
équipes, puis les jours suivants être sur le terrain, affiner les derniers messages, répondre aux attaques adverses, préparer le dernier meeting… Bref, être au four et au moulin. Mission
impossible si je suis condamné à une mobilité réduite. Et encore, dans le meilleur des cas ! Quand je pense que la veille au soir, je concluais un meeting dans la salle Malraux archi-comble,
en assurant qu’après avoir fait une formidable campagne de premier tour, nous négocierions le second sur les chapeaux de roues…
Désespérant s’agissant d’une élection réputée très serrée ! J’ai le moral dans les chaussettes. Heureusement, la présence de
ma fille m’oblige à faire bonne figure, à être rassurant. Mon épouse, jointe par téléphone, vient me chercher pour m’amener à l’hôpital. Les deux mêmes solides gaillards m’épaulent pour parcourir
la distance qui sépare notre court, le n°6, le dernier, de l’entrée de la salle des Collettes et de notre Scenic garée sur le parking.
La suite s’enchaîne rapidement. Vers vingt heures, nous arrivons aux urgences où je suis pris en charge de façon très professionnelle et chaleureuse à la fois. On sent que, dans les locaux désormais plus
grands, la régulation des arrivées est efficace. Toutes les pièces sont occupées par des personnes de tous âges, mais l’ambiance est calme, à des années-lumière de l’image caricaturale projetée
par les séries américaines.
L’aide-soignant me rappelle qu’un jour nous avons fait du vélo ensemble et même monté la côte d’Ampus de concert. Il va s’écouler
quelque temps avant que ce soit à nouveau possible. L’infirmière me fait une piqure bienvenue contre la douleur. Le médecin radiologue constate par échographie qu’il s’agit bien d’une rupture
totale du tendon d’Achille. Il me l’annonce avec ménagement et pour cause : il était présent au meeting de la veille. Le moral est néanmoins toujours au plus bas.
Arrive alors opportunément le chirurgien, que je connais et apprécie. Le principe de précaution voudrait que je sois opéré sans
tarder, dimanche matin, par exemple. Mon épouse m’y encourage. Mais, dans cette hypothèse, je disparais immédiatement de la campagne. Je n’assiste même pas à l’annonce des résultats du premier
tour. Il m’est impossible d’être aux commandes le lundi pour prendre toutes les mesures qui s’imposent. Cela revient à jeter l’éponge. Les électeurs ne voteront pas pour un candidat
invisible.
Fort heureusement, le dialogue s’instaure avec le chirurgien particulièrement compréhensif. Je le questionne. Il m’informe qu’il
est possible de différer l’opération de dix jours au maximum sans courir de grand risque. Dans ce cas, il faudra gérer la douleur durant cette période, mais j’aurai moins de difficulté à me
déplacer que si je suis opéré le lendemain et dans l’obligation de commencer tout de suite une période repos très contraignante. Entre deux maux, il faut choisir le moindre. Comme il le dit
lui-même, la décision est plus politique que médicale. Je n’hésite guère. L’opération est reportée au lendemain du second tour. Toutefois, le médecin anesthésiste vient aussitôt auprès de moi
pour remplir la fiche de pré-opération. Ce sera toujours ça de fait.
Aujourd’hui, je ne regrette pas mon choix, mais la vérité est que cette semaine
entre les deux tours fut un calvaire.
Le dimanche matin, après une courte nuit, affublé de béquilles et d’une attelle, je me présente comme convenu à sept heures et
demie pour l’ouverture du bureau de vote n°24, école maternelle Jean Zay, dont je suis le président en tant que conseiller municipal. Je n’y reste qu’une heure et n’y reviens qu’en fin
d’après-midi, avant la fermeture. Ma suppléante, Jackie Pozzana assure sans rechigner la présidence du bureau pendant presque toute la journée.
Le soir, dans le hall du théâtre, pendant le recollement des résultats, je prends un peu plus conscience des difficultés à venir.
J’ai beaucoup de mal avec mes béquilles à me frayer un passage dans la foule. Il le faut pourtant, car je dois aller de l’autre côte pour signer le procès-verbal général. Mes amis, surpris,
m’observent l’œil inquiet. Beaucoup de mes adversaires me regardent, narquois. Il fait une chaleur insupportable. Fort heureusement, il est prévu d’aller à vingt heures trente sur le plateau de
France 3 pour une interview. J’aime ce type d’exercice. Retour à la maison. Dîner. Euphorie électorale. Une bonne nuit de sommeil.
Retour à la réalité en me levant lundi matin. Je réalise pleinement que la semaine va être très dure. De fait, elle débute par un lundi noir. Sur le plan physique, la douleur présente, les calmants qui abrutissent et
donnent la nausée. Sur le plan mental, j’ai énormément de mal à rédiger la nouvelle version de mes professions de foi des municipales et des cantonales. Pourtant, rien de plus simple d’habitude.
Le côté positif des résultats saute aux yeux, mais je ne parviens pas à trouver les mots justes. Il faut dire que les coups de téléphone se succèdent comme toujours ces jours-là. Il faut
encourager les copains. Afficher la grande forme.
Je m’interromps pour aller animer la réunion de travail avec l’ensemble des membres de notre liste, prévue à midi dans une salle
du dernier étage de la MSJ. Roger Esquier me dépose sur le trottoir. Il pleut. Les marches sont glissantes. L’ascension avec les béquilles pour atteindre le parvis n’est pas chose aisée. A
l’entrée, deux employés municipaux, guère affairés, me regardent passer en rigolant.
La réunion ne se déroule pas au mieux. Nous sommes heureux de nous retrouver après la séparation du dimanche, d’autant plus que
nous conservons de bonnes chances de l’emporter. Mais, le débat est brouillon, désordonné. Nous passons trop de temps à commenter les résultats du premier tour et pas assez à préciser les actions
à entreprendre au cours des cinq jours suivants. Là encore, un peu pâteux, je n’arrive pas à trouver les mots justes, à dégager la bonne synthèse à la fois confiante et
mobilisatrice.
Nous nous séparons cependant en ayant pris les principales résolutions indispensables. En particulier, neuf groupes de trois
personnes tourneront en porte à porte dans différents quartiers chaque soir de la semaine. Une belle force de frappe ! Malheureusement, je n’en serai pas. J’ai néanmoins confiance dans toute
l’équipe qui a eu le temps de rôder son organisation depuis des mois.
Je rentre chez moi pour préparer de nouveaux tracts et d’abord mettre la dernière main à ces fichues professions de foi. Comme
pour tous nos précédents documents de campagne, je travaille à distance, par internet, avec ma maquettiste qui transmet ensuite à l’imprimeur en lui précisant les quantités et les délais de
livraison. Il n’y avait pas eu de problème précédemment. Soulagé de m’être enfin débarrassé de ce pensum, j’omettrai le lendemain de faire vérifier auprès du livreur qu’il était informé
exactement de l’heure limite de livraison à la mairie de Draguignan. Oubli fatal ! Je ne l’aurais pas commis sans cette maudite rupture du tendon d’Achille, mon handicap physique, provisoire
mais bien réel, et les effets secondaires des analgésiques.
Le cours des choses aurait certainement été différent. La dynamique était alors en notre faveur. Il était possible de l’amplifier encore pour obtenir l’alternance, à condition de poursuivre l’offensive, moi le premier, et de ne
pas baisser la garde.
Au lieu de cela, j’ai dû limiter mon activité à un ou deux déplacements quotidiens en centre ville. Trop souvent immobilisé à mon
domicile par cette maudite jambe, je n’ai pas été jusqu’à la fin au contact de la population. Condamné au repos dans les cales du navire, je n’ai pas été assez présent sur le pont. La dynamique
nous a échappé. Au fur et à mesure que cette semaine cruciale s’égrainait, notre équipe de campagne, rendue pourtant encore plus active et enthousiaste par les difficultés, était en réalité de
plus en plus sur la défensive. Bien sûr, d’autres facteurs ont aussi pesé…
Christian MARTIN
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